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Henry VI de Thomas Jolly et la Piccola Familia

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Par où commencer…

 

A l’aurore du 14 novembre, jour du cycle 1 d’Heny VI, la France est en deuil. Les événements du 13 novembre sont ancrés dans tous les esprits. La pièce qui devait débuter à 15h, est reporté à 16h, pour permettre aux spectateurs, comédiens, techniciens, d’assister au rassemblement en la mémoire des victimes.

 

Le public entre dans la salle, la troupe se présente devant les spectateurs, et Thomas Jolly prend la parole :

 

«Mesdames, messieurs, en cette journée noire et avant de passer le week-end ensemble, nous, équipes du Théâtre de Caen et de La Piccola Familia, nous voulions vous adresser quelques mots – sûrement insuffisants face au drame que nous traversons mais dans lesquels peut-être nous trouverons un peu de consolation.

 

Cette nuit, un stade, une salle de spectacle, des terrasses et des rues – lieux emblématiques de « l’être ensemble » au cœur de la cité ont été attaqués, meurtris.

 

Nous pleurons nos semblables assemblés, fauchés au moment de leurs vies partagées.

 

Nous nous sommes couchés hagards et le sommeil, s’il est enfin venu, déjà troublé par le chagrin et la sidération de ces actes abominables, portait l’obscurcissement des temps à venir.

 

Au réveil, il fallait bien nous dire que ce cauchemar était advenu, que tous nous pleurions les mêmes larmes et que ces temps douloureux devaient être, encore une fois, et toujours plus que jamais, malgré tout, partagés ensemble et veillés par la flamme de l’intelligence, du discernement, et de notre foi en l’humanité, en nous, en l’autre. Sans confusion. Sans amalgames. Sans peur. Restons ensemble parce qu’on tient ensemble. Libres. Égaux. Fraternels.

 

Vous dire que nous sommes heureux d’être ici avec vous est mince : depuis cette nuit, nous avions besoin d’être avec vous.

 

De ce besoin inhérent à notre nature de se rassembler dans la liesse comme, aujourd’hui, dans l’effroi.

 

Voilà le bon endroit pour se rassembler – un théâtre.

 

Le théâtre est un art. Le théâtre est un lieu.

 

Le théâtre est ce lieu où les êtres humains œuvrent depuis 2500 ans pour réfléchir et se réfléchir dans le monde, avec le monde et par le monde.

 

Le théâtre est cet art séculaire qui met en mouvement la pensée.

 

En cela il est un rempart, une arme précieuse car nous le savons, et nous le constatons, hélas, aujourd’hui encore : dès que la pensée est arrêtée, la violence survient.

 

Alors nous prenons nos armes.

 

La question n’était pas de savoir si nous jouerions aujourd’hui :notre volonté était de clamer que NOUS sommes tous vivants, au même endroit, en même temps… et depuis aujourd’hui vivant plus fort, riant plus fort, s’aimant plus fort.

 

Dans ces sombres temps, par l’éclat de nos présences et avec les mots de Shakespeare comme lanternes, nous voulions prouver que nous savons, nous voulons, et nous aimons vivre ensemble. Tous ensemble.

 

Clamons que nous sommes debout, pour celles et ceux qui ne le sont plus aujourd’hui. Pour eux, pour elles, levons-nous et écoutons leur silence.

 

Et prêtons l’oreille pour entendre, dans leur silence, les battements de nos vies partagées. »

 

S’ensuivit une minute de silence ainsi qu’un tonnerre d’applaudissements. Les choses étaient dites, Henry VI débutait avec le 13 novembre dans les esprits.

 

La pièce d’une durée de 17h (en comptant les entractes) répartis sur deux jours, commença. Personne ne savait à quoi s’attendre, c’est long 17h, même pour les plus passionnés de théâtre. Bien que comme gage de qualité de la pièce, nous savions que Thomas Jolly avait reçu le Molière 2015 du metteur en scène. Cependant, les questions subsistaient. Comment cela allait-il se passer ? Vais-je m’endormir ? Vais-je m’ennuyer ?

 

Et toutes ces interrogations furent vaines. En ayant parlé avec de nombreuses personnes, je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à ne pas avoir trouvé le temps long. Peut être même trop court.

 

Thomas Jolly et la Piccola Familia, reprennent à leurs manières le texte de Shakespeare qui nous livre sa version du règne d’Henry VI.Sur scène,on retrouve des français représentés comme des personnes peu sérieuses, s’amusant à faire « tagada tagada » avec des chaises (pour représenter leur chevaux), faisant confiance à Jeanne d’Arc, une femme aux cheveux bleus pour bouter les Anglais hors de la France. Tout en représentant le déchirement de l’Angleterre avec la guerre des deux rubans Roses opposant la maison royale de Lancastre et la maison royale d’York. Les intrigues à la cour du roi Henry VI, nous passionnent pendant des heures.

 

Les images scénographiques que nous offre cette troupe sont à couper le souffle, à l’aide d’un jeu de lumière, d’échafaudage mouvant sur le plateau et d’une bande originale signé Clément Mirguet, nous sommes sous le charme.Impossible de s’endormir, le jeu des comédiens est saisissant, vous restez avec eux pendant leurs nombreux complots. Les comédiens, au nombre de 19, vont interpréter plusieurs rôles différents tour à tour. Avec une Manon Thorel resplendissante et hilarante dans la Rhapsode, moyen de faire le lien avec le public pour annoncer chaque entracte. Un Henry VI, surpassé par les événements. Dans cette pièce, vous allez rire, pleurer, en passant par l’effroi et la compassion, en un rien de temps.
A la sortie du premier entracte, les regards se font émerveillés pour certains, et d’autres attendent encore d’être convaincu. Ce qui sera chose faite à la sortie du deuxième épisode. Lors du deuxième jour, des clans commencent à se former, certains sont du côté d’York, d’autres de Lancastre. La bataille fait rage sur scène, tandis que dans le public, elle se fait dans une ambiance conviviale. Les conversations ne parlent pas de fatigue, non, elles parlent de ce qu’ils viennent de voir de manière enthousiaste.

 

Nous le savons, nous venons d’assister à quelque chose d’unique. Comme le confirme le badge offert à la sortie de la représentation au bout des deux jours, oui nous l’avons fait, mais pas dans le sens laborieux de la chose. Non, dans le sens, exceptionnel. Oui, nous venons d’assister à une représentation hors du commun. Alors, il est vrai 17h, cela peut paraître effrayant, mais les sourires, la satisfaction du public à la sortie prouvent que, non. Et si vous le désirez, il est encore possible d’y assister, le 21 et 22 novembre 2015 au Théâtre de Caen !

Pour ma part, je le sais, je ne manquerais plus jamais un Piccola Familia, un Thomas Jolly.

Mesdames, Messieurs, merci.

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