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Rencontre avec Tomislav Matosin – Un été 44

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Vendredi, nous sommes allés à la rencontre de Tomislav Matosin, l’un des interprètes du spectacle Un été 44. Sur scène, il est Willy O’Brien, le G.I. américain venu débarquer sur le sable d’Omaha Beach. A la découverte du spectacle, l’interprétation juste et saisissante de Tomislav nous avait tant émus que nous sommes allés le retrouver au Comedia, pour comprendre comment il est devenu Willy O’Brien.

Tomislav commence par nous raconter la manière dont Un été 44 est arrivé jusqu’à lui : « J’ai d’abord rencontré Eric Benzi [le directeur musical], il y a environ deux ans, par l’intermédiaire de mon éditeur, qui organise des ateliers de rencontre entre les artistes dont il s’occupe et des professionnels ». A l’issue de cette rencontre, les deux hommes restent en contact, Tomislav lui présente son travail, et en réponse, Eric Benzi lui parle du projet Un été 44, né d’une idée originale de Sylvain Lebel. La machine est lancée… « Je suis allé chez lui, j’ai fait des essais. Cette rencontre, avec lui, a vraiment été très enrichissante. C’est un artiste impressionnant. J’aurais signé pour à peu près n’importe quoi avec lui… Mais là, je trouvais le projet vraiment très bon ! ».

Tomislav a alors pu écouter quelques titres du spectacle. « Passer la Nuit, c’est la première chanson sur laquelle j’ai fait des essais. Je trouvais que c’était très bien écrit ». C’est la qualité du projet et de son écriture qui séduit l’artiste. « A la fois dans le projet et dans les chansons, on est à la limite entre la variété française, dans le sens d’une musique variée, qui s’inspire du rock, de la chanson, de plein de choses, et en même temps, une vraie exigence dans l’écriture, où tu sens que les mots ont été choisis, mûrement réfléchis. C’est exactement l’endroit dans lequel j’aime être… ».

Un été 44 traverse l’histoire, du Débarquement de juin 1944, jusqu’à la libération de Paris, trois mois plus tard. Si cette thématique nous est aussi connue que chère, en Normandie, se pose la question de savoir le regard porté par Tomislav sur celle-ci, jusqu’alors. « J’ai l’impression que dans l’inconscient collectif, on est tous un peu marqué au fer rouge par cette époque là. Cela fait venir plein d’images, de références. Et pourtant, moi qui suis d’origine croate, je n’avais pas la même histoire qu’en France ». L’artiste nous explique son intérêt pour cette thématique, et plus largement, pour celle des deux premières guerres mondiales, « des sujets qui m’ont vraiment marqué ». « Ce sont des pertes humaines monstrueuses, à une époque où on n’avait pas tous les réseaux de communication et d’information dont on dispose aujourd’hui, où très vite, on peut se faire une idée de ce qu’il se passe de l’autre côté du monde… ». Tomislav apprécie les contrastes de cette histoire, qui la rendent particulièrement intéressante : « Les gens avaient la foi dans ce qu’ils faisaient, et pourtant, on leur cachait la réalité de ce qui les attendaient. Je trouve ça à la fois très beau, c’est la noblesse ultime de s’offrir pour son pays, et à la fois, il y a un tableau qui se joue en coulisse, qui est moins reluisant… ».

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Dans le spectacle, Tomislav interprète des titres variés, depuis Passer la Nuit, au très rock Fucking Bocage, jusqu’à 2436 pianos, délicieusement jazzy. Quand on lui demande le sentiment qu’il l’a habité, à la découverte de ces titres, il nous répond, du tac au tac : « C’est là que je me dis qu’Eric Benzi est vraiment très fort ! », avant de poursuivre : « Dans le spectacle, je peux aborder des registres musicaux, qui, à chaque fois, me parlent vraiment. Passer la Nuit, c’est comme si j’avais pu l’écrire. Je suis comme dans un costume sur mesure ». Ensuite, Eric Benzi lui a fait découvrir Ne m’oublie pas, écrit et composé par Jean-Jacques Goldman. « C’était une petite fierté personnelle. Tu entends la voix pilote de Goldman, que tu dois forcément chanter ensuite. Tu es assis, comme ça, chez Eric Benzi, et tu te rends compte que tu connais une bonne dizaine de personnes qui aimerait être à la place… ».

A l’origine, comme nous l’avait expliqué Nérac, les vingt-quatre chansons écrites par dix-huit auteurs compositeurs, ne devaient pas former un spectacle à proprement parler, mais plutôt divers tableaux, sans lien entre eux. Pour cette raison, sur certains titres, l’interprète n’a été défini que plus tard, comme pour 2436 pianos. « Quand l’histoire est arrivée, il a fallu remanier certaines choses. 2436 pianos, c’est une des chansons qui est arrivée en dernier. Eric Benzi l’a écrite pour moi. Tu sens qu’il l’a vraiment écrite pour une voix, et pour tout ce qu’il la sent capable de faire. Et ça, c’est tout simplement génial ! ».

Passer la Nuit est le premier titre du spectacle qui a été dévoilé au public. Dans ce texte fort, et très bien écrit, Willy O’Brien nous raconte sa peur, à l’aube du Débarquement, les bruits qu’il entend, les pensées qui traversent son esprit désorienté, à mesure qu’il avance sur cette plage. Avant de l’interpréter sur scène, Tomislav a participé au tournage de son clip, réalisé dans une pièce peu à peu submergée par les eaux. « Je crois qu’en deux jours, j’ai du passer une vingtaine d’heures dans l’eau ! C’était assez physique. Quand on est dans l’eau, le corps lutte pour maintenir la température. Le premier jour, on a tourné dans un bassin de quatre mètres, dans lequel il fallait que je coule à pic. Une semaine avant, avec Alice, on a eu une formation avec des plongeurs, qui nous apprenaient à respirer sous l’eau, avec des bouteilles ». Malgré la fatigue suscitée par ce tournage, Tomislav l’affirme : « S’il fallait le refaire, je recommencerais volontiers, c’était génial ! ».

En découvrant Tomislav dans le rôle de Willy O’Brien, sur la scène du Comedia, c’est la justesse de son jeu qui nous avait particulièrement séduites. Sur Passer la Nuit, son interprétation saisissante nous avait bouleversés, et terriblement émus, avec l’étrange impression que par ce titre, il offrait à chaque allié la singularité de leur humanité, loin de la masse d’anonymes si souvent envisagée… Tomislav nous raconte la manière dont il a travaillé son personnage : « Il y a une part de notre travail à nous, et une part de celui de ceux qui ont écrit. Ce qui est vraiment intéressant, c’est que l’histoire est arrivée après que Valéry Zeitoun et Anthony Souchet, les auteurs du livret, et Nérac, des dialogues, nous aient tous rencontrés. On s’est tous retrouvé, il y a un peu plus d’un an, en septembre, pour le tournage d’un teaser, sur les lieux du Débarquement. Et cela se sent : ils ont écrit nos personnages en fonction de qui nous sommes ».

Tomislav s’est donc senti relativement proche du caractère de Willy O’Brien. Il s’est ensuite servi des nombreuses indications données par Anthony Souchet, le metteur en scène du spectacle. Ce dernier leur avait souligné l’importance de parvenir à une interprétation « aussi sobre que possible, mais d’une justesse impeccable ». « A l’économie de mots, et avec beaucoup de clarté, il nous donne les indications, que l’on doit suivre, travailler, répéter, et répéter encore. Finalement, c’est essayer d’apprendre le texte, comme si c’était toi qui le disais, de toi-même… ».

En juin dernier, bien avant la Première du spectacle, l’ensemble de la troupe est venue s’immerger en Normandie, pour une semaine de travail, en autarcie, avant de sillonner la région, pour présenter les premiers titres au public normand, sur les lieux de cette histoire. « Ca me semblait fondamental de prendre la température auprès des gens qui étaient directement concernés, plus que n’importe qui d’autres en France. Le showcase, au Mémorial de Caen, on avait bien la pression ! ». A Bayeux, à Caen, à Sainte-Mère-Eglise, les échos sont quasi-unanimes. « A chaque fois, on a eu un super accueil ! A Bayeux, on a joué pour la fête de la Libération, c’était un jour spécial, avec plein de monde, en extérieur, un public qu’il fallait aller chercher…. Et ensuite, quand tu discutes avec les gens, certains sont heureux, d’autres émus. Alors, on s’est tous dit que si ça les touchait, c’est qu’on ne s’était pas trompé… ».

Avant d’intégrer le spectacle Un été 44, Tomislav avait déjà sorti un album, en 2012, et un très bon EP, au printemps 2015, sobrement intitulé de son prénom. Sur scène, il jouait soit multi-instrumentiste en solo, soit accompagné d’un ou deux musiciens. De petites formations musicales donc… Comment aborde-t-on un spectacle, avec de multiples techniciens, un large plateau, des musiciens en live, dans lequel il faut chanter, et jouer la comédie ? Tomislav sourit, en nous disant : « Chanter sans guitare, c’est très dur ! C’est toujours ce que j’ai fait. Donc…qu’est-ce que je fais de mes mains ?! ». Lors de la petite tournée normande, l’artiste se rend compte qu’en l’absence de guitare, il a tendance à davantage forcer sur sa voix. Il a donc fallu apprendre à faire quelque chose de ses mains, « un apprentissage vraiment pas simple, pour un musicien ! ».

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Tomislav apprécie également le confort que lui offre cette nouvelle aventure artistique. Habituellement, l’artiste est en « indépendance totale » : organiser une tournée, trouver l’hébergement, conduire d’une date à l’autre, penser au matériel, le décharger, faire les balances, se préserver malgré ce rythme fou. Ici, il savoure la possibilité de simplement « arriver et n’avoir qu’à être interprète ! ». « En plus, ce ne sont pas mes chansons que je chante, alors j’ai l’impression d’être un peu en vacances de moi-même, et cela me fait beaucoup de bien… ».

Dans l’ordre, Tomislav se sent d’abord interprète, puis musicien, et en dernier lieu, auteur. « Ecrire des textes, c’est ce qui me prend le plus de temps, ce qui me vient le plus difficilement ». Et pourtant, dans son EP, on saluera la délicieuse Intro, qu’il a écrite. En parallèle, Tomislav anime également des ateliers d’écriture auprès de détenus, en prison. A l’origine, il était invité à venir faire un concert, à celle de Fleury-Mérogis. Pour lui, ce projet n’avait de sens que si les détenus étaient également impliqués. « J’ai donc proposé un projet, qui a été accepté. Ils écrivent des textes, moi, je les aide, puis je les mets en musique. Ensuite, je reviens faire un concert, dans lequel je chante ces chansons, et s’ils le veulent, ils les chantent également ». Gone Prod, l’association avec laquelle Tomislav défend ce projet, l’a d’ailleurs développé : « Depuis, ils ont inclus d’autres artistes, dans d’autres registres musicaux. A chaque fois, on fait des maquettes assez rapides, les détenus en ont un exemplaire, pour garder une trace. Et nous, on collecte les morceaux. On verra ce qu’on en fera, mais pour le moment, on se fait une vraie banque de chansons écrites à l’intérieur, dans un lieu qui n’y est absolument pas destiné… ».

Toutefois, Tomislav a du mettre ce projet en suspens, pour se consacrer au spectacle Un été 44, et à l’écouter, on le sent véritablement à sa place, heureux d’y être, sa générosité prête à le défendre et à le porter. « J’apprends plein de choses, tous les jours ! Je trouve génial de pouvoir explorer d’autres formes de création artistique. Chanter, faire un peu de jeu de théâtre, danser, faire quelque chose de son corps… Là, je me retrouve dans un grand groupe. Travailler avec les autres te fait participer à une énergie collective qui te porte, tout le temps… ».

Pour lui, ces mots ne semblent pas vains. Dans le regard qu’il porte au plateau, où les techniciens s’agitent, à la fin de cette interview, on sent l’artiste dans la peau de l’enfant, à qui l’on offre un nouvel espace de jeu, d’expérimentation, dans lequel il pourra encore grandir et s’épanouir. Lui-même le dit, « toutes les sensations sont neuves ». Définitivement, Tomislav finit de nous convaincre, il devait être Willy O’Brien…

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !