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Rencontre avec Philippe Krier – Un Été 44

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Pour poursuivre notre série d’interviews des artistes du spectacle Un Été 44, nous sommes allés à la rencontre de Philippe Krier. Entourés des costumes de scène des artistes masculins, et sous un parfait mode d’emploi pour nœud de cravate idéal, nous sommes revenus avec lui sur le travail réalisé en amont des représentations et sur l’évolution du spectacle.

« C’est le contre-pied de tout ce qui se fait actuellement »

Dans ce spectacle, joué actuellement au Comedia à Paris, Philippe incarne Hans Brauer, le soldat allemand envoyé en Normandie, tombé amoureux de Rose-Marie, jeune caennaise. Philippe nous raconte son personnage : « C’est quelqu’un qui n’a pas choisi, qui réfléchit beaucoup. Il prend du recul sur ce qu’il est en train de vivre. Il a mon âge et il est amoureux de l’amour. Il met l’humain et les émotions au premier plan. Il est pris au piège : il se retrouve là, il doit défendre son pays. Il est contre la guerre, mais s’il ne tue pas ceux qui arrivent face à lui, ils pourraient tuer ses amis. Mais c’est vraiment l’amour qui le guide, et il y puise sa force pour avancer et traverser les épreuves auxquelles il doit faire face… ».

Si son chemin croise celui du projet Un Eté 44, c’est par le biais de Mia Loigerot, la fille de Christian Loigerot, l’un des compositeurs du spectacle. « Elle m’a parlé du projet, lors d’un stage au Studio des Variétés. Elle m’a présenté à Sylvain Lebel, qui est à l’origine du projet. Ensuite, il m’a fait rencontrer Eric Benzi, le directeur musical, chez qui je suis allé faire des essais ».

A la découverte des chansons, Philippe a d’abord été surpris. « Ça prend le contre-pied de tout ce qui se fait, musicalement, actuellement, dans les arrangements, dans les titres. C’est une écriture à l’ancienne, avec des textes forts en premier, des mélodies qui sont inspirées, très belles… Ce n’est pas du marketing, ce n’est pas fait pour bouger, sur des sons qu’on a déjà entendus et réentendus ».

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« Ça m’a reconnecté avec les histoires familiales »

Dès les premiers échanges, Philippe ne cache pas son profond attachement au spectacle. « C’est un projet sincère : c’est un vrai normand, Sylvain Lebel, qui a eu l’idée du spectacle. Il y a d’abord eu les chansons, ensuite les chanteurs, puis l’histoire, et enfin la production. Normalement, cela se passe dans le sens inverse ! Ça me semblait d’autant plus sincère… Et puis je trouve assez noble d’avoir eu envie de faire un spectacle pour rendre hommage à toutes ces personnes qui se sont battues durant cet été 44 ».

Au même titre que Sarah-Lane Roberts, Philippe souligne l’évident devoir de mémoire présent dans ce spectacle, en le reliant à son histoire familiale. « J’ai été bercé dans la Seconde Guerre Mondiale, dans la Première aussi. Mon arrière grand-père s’est battu à Verdun, mon grand-père a été prisonnier pendant la Seconde Guerre Mondiale, il a été envoyé à Berlin. Ma grand-mère a vécu cette époque, dans la cave, pendant les bombardements, près de Nancy. Ça m’a reconnecté avec toutes les histoires familiales. C’est aussi ce que j’ai adoré, dans ce spectacle. Je l’ai abordé comme une introspection, vis-à-vis de moi-même, de ma famille ».

Dans les propos de Philippe, on le sent concerné, conscient du message qu’il transmet, chaque soir où le rideau du Comedia s’ouvre sur Un Eté 44. « Ce thème, on l’aborde vis-à-vis de soi-même, mais aussi vis-à vis des gens. On essaye de délivrer le message le plus sincèrement possible quand on est sur scène. On essaye de vraiment se mettre dans la peau de ces personnages, en se disant qu’ils avaient notre âge, que l’époque était différente mais qu’il y a malgré tout des similitudes ».

« Il ne savait pas que la démocratie existait… »

Encore touché, il nous raconte sa rencontre avec Johannes, un allemand aujourd’hui âgé de plus de quatre vingt dix ans, qui a traversé cet été 44, avec une histoire similaire à celle de Hans Brauer, le personnage joué par Philippe. « Il a vécu une histoire d’amour avec une Française, il est resté avec elle, il s’est marié, et il a fondé toute sa famille en Normandie. C’est beau de voir des exemples, en vrai, que l’amour est plus fort que la guerre. Il y a de vraies histoires qui vont dans ce sens et qui prouvent que c’était possible. C’était un moment incroyable : il nous a raconté sa vie, sa jeunesse hitlérienne. C’est quelqu’un qui n’avait pas choisi, exactement comme mon personnage. Il a grandi à un instant et un lieu donné, il était spectateur de tout ce qui se passait. Il avait quatorze ans, il ne savait pas que la démocratie existait. Il pensait que pour se saluer, le salut normal, c’était celui des nazis. Il est arrivé en France, il est peu à peu redevenu humain, il a grandi, il a commencé à réfléchir à ce qu’il se passait ici, il est tombé amoureux et a fait sa vie en Normandie… ».

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Ces rencontres ont enrichi la partition théâtrale de Philippe. Guidé par Anthony Souchet, le metteur en scène, l’artiste s’est nourri, par des livres, de la documentation, pour arriver à la justesse qu’il démontre sur scène. Comme ses camarades, il souligne l’importance du travail d’équipe : « On se soutient, on se donne des conseils, des retours. Comme je fais beaucoup de monologues, les autres peuvent vraiment y assister, parce que j’ai peu d’interactions avec eux. C’est d’autant plus dur de jouer des monologues ».

« C’est le chef d’équipe, un vrai coach sportif ! »

Avant d’investir la scène du Comedia, l’ensemble de la troupe a répété à Maisons Alfort, dans un studio dénué de tout décor. « On répétait avec nos vêtements, dans une cave. Il n’y avait aucun élément de décor, rien. On était dans un studio, en sous-sol, sans voir le soleil. Ça créait une atmosphère atypique, qui nous plongeait vraiment dans l’histoire ». L’arrivée au Comedia en a été d’autant plus impressionnante. « Je ne viens pas du théâtre, je n’en ai jamais fait. J’ai trouvé le lieu magnifique. Je ne pensais pas qu’il était si grand. Mille places. On a enfin pu se rendre compte de la dimension que prenait le spectacle, avec les costumes, les décors ».

A de nombreuses reprises, Philippe insiste sur la présence bienveillante de Valéry Zeitoun, le producteur du spectacle. « Il est très investi dans le spectacle. Je pense que c’est un des seuls producteurs en France à voir son spectacle tous les soirs, à chaque représentation. Il a son petit carnet avec lui, il prend des notes et nous dit ce qu’il en pense. C’est le chef d’équipe, un vrai coach sportif. C’est le Aimé Jacquet de 98, « Allez les bleus ! ». Chaque match compte, chaque représentation compte. Il nous fait des debriefing à chaque fois. Ça nous permet de garder la bonne direction ».

« Ce sont des rockeurs dans la vie, ou dans la musique »

Si, aujourd’hui, Philippe prend part à ce spectacle populaire et coloré par un chanson française de qualité, il vient à l’origine d’un univers musical beaucoup plus rock. Depuis 2007, il est membre du groupe Backstage Rodeo, quintet au rock énergique et bien énervé.  « A la base, j’étais uniquement guitariste. Ensuite, je me suis mis au chant ». En 2013, il tente le télé-crochet de la Nouvelle Star. Ne serait-ce que pour la divine interprétation de « Wayfaring Stranger » de Johnny Cash, pédale aux pieds, on se dit qu’il a eu raison d’aller secouer le petit écran…

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Philippe est un touche à touche, avec un brin la bougeotte. « J’aime bien découvrir d’autres univers, et surtout, j’adore me mettre un peu en danger. C’est intéressant… Là, dans Un Eté 44, je ne viens pas trop de cet univers là, mais ça ne m’empêche pas d’être fan des grands classiques de la chanson française, de bien aimer le théâtre et la danse. L’avantage d’un spectacle musical, c’est que cela réunit tous ces arts différents. Et puis je me suis rendu compte que les personnes qui m’entouraient étaient aussi des rockeurs. Eric Benzi, Valéry Zeitoun… Ce sont soit des rockeurs dans la vie, soit dans la musique, soit les deux en même temps. Ils y ont un côté que j’aime bien, prendre la vie comme elle est, avec sincérité, avec envie, avec passion… ».

Aujourd’hui, Philippe apprécie le quotidien que lui offre le spectacle. « Il m’a appris beaucoup de choses, m’a aussi inspiré. On a tous du temps, en début de semaine, pour composer. J’ai des mélodies dans la tête. Vivre avec une troupe, c’est un peu une colonie de vacances, avec un objectif, du travail. C’est bien de se retrouver avec les mêmes personnes, avec des horaires fixes, dans un lieu magnifique comme le Comedia. C’est devenu une deuxième maison. On traverse l’année ensemble, on passe Noël ensemble, puis les grandes vacances… ».

« En fait, il y a tout dans ce spectacle… »

Quand on l’interroge pour savoir ce que lui apporte ce spectacle, Philippe sourit. On s’attend à ce qu’il nous lance une énième blague – il n’en est pas avare – mais finalement non, il a plein de choses à confier. « Ça m’apporte beaucoup socialement, psychologiquement et humainement. En fait, il y a tout dans ce spectacle. J’apprends beaucoup en interprétation. En studio, Valéry Zeitoun et Eric Benzi étaient là, les auteurs également. Ils m’ont appris, m’ont donné un peu de leur art, m’ont corrigé… C’est une chance inouïe de travailler avec des gens comme ça, d’avoir leurs retours… ». Quand la presse se fait élogieuse du casting d’auteurs compositeurs regroupés sur ce spectacle, on comprend sans peine que les artistes eux-mêmes le vivent comme une vraie chance.

« Ce qui m’a aussi marqué, c’est que je crois que j’ai vraiment redécouvert que, dans la musique, il y a le son, mais il y a aussi le sens. C’est beau, c’est harmonieux, mais avant tout, qu’est-ce qu’on chante ? Pourquoi on le chante ? La musique, c’est aussi du théâtre. En solo, on joue son propre rôle, on est sincère. Là, en interprétant un personnage, on essaye de trouver le « moi » dans un autre, à une autre époque. C’est un travail vraiment passionnant ».

Fin février, les représentations au Comedia prendront fin, et la tournée s’élancera. « Ça va être le moment où on va redevenir un peu rock’n’roll ! » lance Philippe. Et il confie déjà son impatience de revenir en terre normande. « Quand on joue devant des Normands, que l’on raconte leur histoire, ça fait vraiment quelque chose. Il y a beaucoup de pression, mais il y a encore plus de connexions… ». A bon entendeur, le rendez-vous est à prendre les 21 et 22 juin au Zénith de Caen !

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !