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[Médiévales] Rencontre avec La Petite Flambe

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Pour le dernier épisode de cette série d’interviews consacrée aux compagnies d’arts de rue spécialisée dans le médiéval, nous avons rencontré Frédéric Badi et Paul-Noël Jourdan de la Compagnie La Petite Flambe. Venus présenter leur spectacle autour du Roman de Renart, les deux artistes, le musicien et le comédien, sont revenus pour nous sur le parcours de la compagnie, et sur leur amour profond de la rue…

« En revenant aux sources, on s’aperçoit qu’on parle toujours de la vie… »

La Petite Flambe est née à la fin des années 1990. Suite à leur rencontre au sein d’une autre compagnie, les artistes décident de partir voguer ailleurs, comme nous l’explique Frédéric, « Au bout d’un moment, on a pris notre envol, on avait envie de faire des choses différentes. On a monté notre compagnie d’animation historique, basée sur la musique et la comédie, pour faire un mélange de ces deux formes d’art ».

Frédéric assure la direction artistique de la compagnie, du choix des morceaux, de l’époque explorée. « A l’origine, avant d’être musicien, j’étais parti pour être dans l’enseignement de la musique. J’avais ce côté pédagogique qui ne m’a jamais lâché, cette envie d’amener des choses aux gens, des choses vers lesquelles ils n’iraient pas naturellement. En tant que musicien, j’avais envie de faire connaître aux gens ce que pouvait être la musique des troubadours et des trouvères », les troubadours étant les poètes occitans, alors que les trouvères renvoient à ceux situés au nord de la Loire.

Paul-Noël, comédien, habitué des planches, travaille des textes classiques depuis longtemps. Il l’admet : « Je travaille aussi avec des artistes, des créateurs, qui ne comprennent pas pourquoi je fais du médiéval. Pourtant, c’est un retour aux sources qui nous permet de rebondir. En revenant aux sources, on s’aperçoit qu’on parle toujours de la vie et d’aujourd’hui aussi».

Et Frédéric renchérit : « A travers la musique et les textes de l’Espagne du XIIIe siècle, cela nous permet de rebondir sur la connexion entre les cultures et les apports culturels divers que l’on a pu avoir avec l’Orient. On parle de choses qui se sont passées il y a des siècles. Par ce biais là, on essaye de toucher les gens et de leur faire comprendre qu’il y a toujours eu des échanges entre les gens. Il y a plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous rendent différents. Il y a eu des rois et des princes qui ont préféré s’attacher aux messages de paix, en réunissant les gens autour d’une cause commune ».

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« C’est une langue du nous… »

Pour La Petite Flambe, le souci de l’authenticité est réel. Ils cherchent, explorent, travaillent les morceaux avec une réelle exigence, pour qu’ils deviennent, bien que réarrangés, une fenêtre sur la musique de cette période. « On a décidé de jouer des instruments qui sont plus ou moins authentiques, que l’on retrouve sur les iconographies, comme les ouds, les luths, les orgues, les guitares sarrasines, les multiples flûtes… On trouve intéressant d’amener au public de la musique médiévale que l’on a rendue festive avec nos rythmes à nous » nous raconte Frédéric.

Sur scène ou au fil des rues, La Petite Flambe réunit la musique et le théâtre. Leur concert est théâtralisé, Paul-Noël « fait le lien entre le public et les musiciens ». Chaque spectacle donne lieu à des interactions avec le public, sur lesquelles Paul-Noël a milles choses à raconter : « Dario Fo disait qu’il fallait inventer une langue qui soit commune aux hommes qui sont autour de toi. C’est la langue du nous, il n’y a plus de frontière entre celui qui parle et celui qui écoute. Celui qui écoute est intégré à l’histoire, au spectacle de la vie. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’interactivité. Il y a un rapport direct avec l’assemblée autour de nous. On demande aux gens de venir avec nous et de partager quelque chose ».

Nous n’avons pas compté le nombre de fois où le mot « partage » a été prononcé lors de cette rencontre. Pourtant, chez La Petite Flambe, il revient tout le temps. Un maître mot. Dès le début, Paul-Noël a amené cette idée, comme clé de voute de leur constitution, « C’est cette ouverture sur l’extérieur qui nous plait, et ce besoin vital d’aller à la rencontre des gens. On continue, encore, après des années, et on arrive encore à être unis autour de cette idée… ».

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« On essaye vraiment de rester dans cette enveloppe historique, du XIe au XVIe siècle »

A Bayeux, La Petite Flambe a joué en déambulation, mais aussi en fixe, sur la place de l’Hôtel de Ville. Sur scène, ils sont quatre musiciens, accompagnés par Paul-Noël. Frédéric nous raconte l’histoire de ce spectacle autour du Roman de Renart. « On avait monté une pièce, il y a longtemps, qui été dialoguée. On avait fait vivre les personnages à travers une pièce où il y avait déjà musique, théâtre et jonglerie. Finalement, c’est devenu une parade carnavalesque, avec l’aspect bestiaire très important. On est donc masqué, on ne peut pas jouer de beaucoup instruments puisqu’on est souvent en déambulation. On reste dans un répertoire du XII au XIVe siècle. Souvent, les gens sont curieux, ils viennent nous voir en nous disant qu’ils ne savaient pas qu’au Moyen-âge, on jouait de tel ou tel instrument. Quand on joue en fixe, on en amène beaucoup plus ! ».

Le répertoire se construit par un important travail de recherches, comme nous l’explique Frédéric : « Il y a un travail de recherches pour trouver des partitions que l’on va adapter à nos instruments. On essaye de trouver des choses qui sont compatibles. Dans la musique de rue, en déambulatoire, on reste dans un répertoire médiéval, en poussant jusqu’à la Renaissance. On essaye vraiment de rester dans cette enveloppe historique, du XIe au XVIe siècle ».

Parmi leurs propositions, La Petite Flambe joue La Nef des Troubadours, spectacle fixe, sonorisé. « Avec celui-ci, on peut se permettre de jouer de tous petits instruments. On essaye de créer une petite bulle de poésie. Souvent, on commence par les gros instruments, les cornemuses etc, pour faire venir les gens. Une fois qu’ils sont là, on les amène dans notre voyage, avec Paul-Noël. Souvent, il choisit une personne dans le public qui va devenir le troubadour dont on va parler. La vie des troubadours et des trouvères est très riche, pour certains d’entre eux. Ce sont des gens qui avaient des vies éclairs. Certains allaient jusqu’en Orient… ».

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« La rue peut devenir quelque chose de sacré… »

A la question de savoir s’ils se rangent davantage du côté de l’animation ou des arts de rue, Frédéric donne une amorce de réponse, « Souvent, chez certains organisateurs, à partir du moment où on fait de la musique dans la rue, on est dans la catégorie « animation ». Puis Paul-Noël enchaine : « Jean-Christophe, de la Compagnie Gueule de Loup, parlait de donner de l’âme aux choses. Je crois qu’à travers notre philosophie initiale, celle du partage, cela ne nous gène pas d’être appelé animateur. Si on a choisit de s’exprimer dans la rue, c’est pour donner ses lettres de noblesse aux multiples modes d’expression que l’on utilise. Une ville, une cité sans ces moments où on se retrouve ensemble, où on partage des idées, des histoires, devient une ville morte ».

Et quand on le laisse parler, c’est de nouveau cet amour du collectif, de l’humain, qui se fait à nouveau entendre : « On a aussi cet amour de la vie, ce contact direct avec les gens. La rue peut devenir quelque chose de sacré. Tout public est sacré. C’est aussi important pour nous de voir s’illuminer les yeux d’un enfant qui se retrouve juste à côté de nous, qu’un adulte tout derrière. A ce moment là, on est tous ensemble… ».

Malgré tout, Frédéric le répète, ils sont tous artistes, créateurs. « Il y a des artistes qui s’ancrent dans le temps. Ils écrivent une œuvre, une musique, font une cathédrale et qui durent dans le temps. Nous, on est dans l’instant. C’est toute la beauté de l’art éphémère. On prend des risques, et notre journée n’est jamais la même. Même si on a les mêmes costumes, à chaque fois, c’est une expérience nouvelle. C’est une création permanente… ».

Et pour finir, l’un et l’autre nous racontent, comme tant d’autres, la franche camaraderie qui les lie aux autres compagnies. Quand on traverse les loges, juste le temps de faire quelques interviews, nous observons les sourires bienveillants, les accolades sincères, les regards qu’ils échangent… « C’est tous devenus des amis, c’est un milieu familial » nous raconte Paul-Noël, rapidement secondé par Frédéric : « Ce sont comme des cousins éloignés, qu’on retrouve à la cousinade annuelle… Le temps ne passe pas. On retrouve les gens comme là où on les a laissés la dernière fois… ». Et Jean-Noël conclue alors : « Au-delà du partage avec le public, il y a aussi les échanges avec les autres artistes, ce même partage avec les compagnies… ». Partage, un maître-mot, nous l’avions pourtant bien dit…

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !