Chroniques Musique

Immersion en studio avec Barbara Pravi

pas grandir - Yann Orhan

Dans le spectacle Un Eté 44, où elle interprète le rôle de Solange Duhamel, Barbara Pravi s’est imposée comme l’un de nos coups de cœur. Il y a quelques mois, alors en plein enregistrement de son premier album, nous sommes allés la retrouver en studio, avec Jules Jaconelli, le réalisateur de l’album, pour découvrir son univers…Alors que sort aujourd’hui son premier single, Pas Grandir, nous vous racontons !

« On est dans un flot d’idées continu… »

Dans leur collaboration, les choses commencent toujours de la même manière, comme nous l’explique Jules : « Barbara écrit un texte, on en discute. Après, dans un second temps, on s’occupe de la musique, qu’on adapte aux paroles ». Etape par étape, l’album se construit. Jules poursuit : « Dans mon studio, on peut tout faire. J’ai plein de machines, des guitares, des basses, des samplers, une batterie. Une fois que la chanson est faite, on cherche les bons instruments à ajouter. Là, il n’y a pas vraiment de règles. On essaye de réfléchir avec Barbara à des arrangements et une couleur de son qui lui conviennent ».

Jusqu’au jour de l’enregistrement, rien n’est figé. Chaque texte, chaque mélodie est susceptible d’évoluer. « Sarah est une chanson qui a connu trois formes, avec une mélodie et des textes différents. Le jour où on a enregistré les voix, j’ai changé les paroles. Il y avait quelque chose qui me dérangeait depuis le début, et je n’arrivais pas à trouver quoi » nous raconte Barbara.

Jules nous raconte ensuite sa manière de fonctionner, dans cette collaboration : « Il y a plusieurs modes de fonctionnement de réalisateur artistique. Certains font des maquettes très approximatives, puis louent un grand studio où ils font venir LE bassiste du moment, LE batteur… Moi, je fonctionne différemment, je fais tout au fur et à mesure. Dès que j’ai une idée de guitare, je la prends, je la repose, puis je passe à la basse. On est dans un flot continu d’idées… »

« Il s’agissait d’une fabrique de chansons, pas d’une usine… »

Barbara et Jules commencent à travailler ensemble, il y a un peu plus de deux ans, au moment où elle prenait véritablement la décision de s’élancer dans la musique. « J’ai arrêté le droit. Je me suis vraiment dit que je voulais faire de la musique, sans savoir si la musique voulait de moi. J’avais vingt ans, et je me suis donnée jusqu’à vingt-cinq ans, pour réussir à gagner ma vie avec la musique. Je n’avais aucune idée de tout ce que ça voulait dire, de tout ce que ça allait engendrer ».

Par un ami commun, elle rencontre Jules : « Il rentrait des Etats-Unis, où il avait fait Berklee, une grande école de musique, et il cherchait des artistes avec qui développer des projets ». Elle le retrouve en studio, pour lui présenter son travail. « J’arrive au studio avec Jules, je lui montre timidement des bouts de texte, je lui fais écouter Louis, une chanson écrite il y a trois ans. Pour me montrer de quoi il était capable, il l’a réarrangée. Il en a fait une vraie chanson produite. C’est la première fois que j’ai eu ce sentiment qu’il s’agissait d’une fabrique de chansons, pas d’une usine. Il faisait vraiment ça sur mesure ».

Quand on les observe, tous les deux dans ce studio, leur complicité est évidente. Parfois, les mots leur manquent pour évoquer cette collaboration, tant elle est devenue naturelle. « Aujourd’hui, on est tellement habitué à travailler ensemble que ce projet, c’est vraiment nous deux. Je ne peux même pas considérer que c’est uniquement mon album. C’est le mien, mais le sien tout autant. C’est un échange permanent entre nous… » souligne Barbara.*

©Alban Jimenez

©Alban Jimenez

Quand elle rencontre Jules, Barbara est encore serveuse. « Quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je disais que j’étais chanteuse, alors on me demandait d’écouter ce que je faisais. Et je n’avais rien à faire écouter… Ca finit par devenir pénible ». Avec Jules, ils envisagent alors de puiser dans toute la matière dont ils disposent pour sortir un single. « Quand j’y repense, je me demande si aujourd’hui, j’aurais le courage de le refaire… J’étais un peu naïve, et en même temps, pas tant que ça, très déterminée. Je ne connaissais rien… Je savais juste que j’aimais chanter ». Sort alors Amour Impoli, qui cumulera 20 000 vues sur internet en seulement deux jours. Aujourd’hui, Barbara a préféré supprimer le clip : « Ca ne correspond plus vraiment à ce que je suis. On a pris un niveau de texte différent, on a trouvé une vraie identité ».

« Quand tu essayes de faire le bien, il te revient… »

Si Jules l’accompagne depuis maintenant deux ans, d’autres rencontres ont été décisives pour Barbara. En intégrant le casting d’Un Eté 44, elle a croisé la route de Valéry Zeitoun, le producteur : « Le jour où on s’est rencontré, il s’est vraiment passé quelque chose. J’ai su qu’on travaillerait ensemble ». Aujourd’hui, il est devenu son manager et accompagne son travail. Elle envisage déjà de travailler avec Anthony Souchet, metteur en scène du spectacle, devenu un ami, pour créer l’univers de son live, avec une scénographie, des décors…

En étant signée chez Capitol, Barbara sait ce qu’elle veut et sait s’entourer des bonnes personnes : « Quand tu essayes de faire le bien, il te revient. En signant chez Capitol, ma seule condition, c’était que Jules soit avec moi, en réalisateur d’album. Jules, Valéry Zeitoun, Anthony Souchet, je leur suis vraiment fidèle. A partir du moment où je leur ai donné ma parole et mon amitié, ils l’ont ».

Dès la première rencontre, Barbara en impose, par sa volonté de fer, son mental en acier trempé. Une guerrière des temps modernes, prête à livrer bataille, pour réussir à faire exister son art. « Je suis une claustrophobe mentale. Je ne peux pas croire qu’il n’y ait pas de solutions, c’est inenvisageable. Quand tu es perdu en montagne, tu as l’instinct de survie. Et bien moi, je crois qu’il y a un instinct de survie dans tout. Si tu veux quelque chose, tu te donnes les moyens d’y arriver ».

Les débuts de sa collaboration avec Capitol ne se révèlent pas à la hauteur de ce qu’elle imaginait. Le label semble ne pas faire confiance à sa plume et propose à plusieurs auteurs d’écrire pour elle, sans succès. Aucun n’est en mesure de lui proposer des textes fidèles à ce qu’elle souhaite défendre. Barbara le reconnait, si Capitol ne lui avait finalement pas laissé carte blanche, elle aurait trouvé une porte de sortie, un chemin traverse, pour produire sa musique autrement, ailleurs.

Un nouveau directeur à la tête du label, plusieurs entretiens, Valéry Zeitoun pour superviser, Jules Jaconelli à la réalisation, et Barbara dispose enfin de la carte blanche qu’elle rêvait. « Quand on me demande ce que je fais comme musique, je réponds toujours : « de la pop à textes ». Dans ma tête, j’ai toujours voulu faire du populaire, parce que c’est ce que j’aime, mais faire du populaire élégant ».

 

« De toutes, c’est celle qui fait la meilleure synthèse de qui je suis… »

 

En studio, Barbara et Jules nous ont fait écouté les quelques titres déjà enregistrés. De quoi s’immiscer dans l’univers musical de Barbara… « Toutes les chansons ont un thème bien précis, et retracent une période très importante de ma vie. Les thèmes développés me sont familiers, parce que c’est comme ça que j’arrive à lancer un texte ». De bout en bout, chaque chanson respire l’essence même de Barbara. On y retrouve la femme de conviction qu’elle est, son caractère franc, mi-femme, mi-enfant, sa poésie où les mots s’entremêlent, s’élancent en valse fantastique.

« En étant personnel, les textes peuvent parler à tout le monde. Il y a une chanson qui s’appelle L’Oubli, qui parle de ma grand-mère qui a Alzheimer, sans le dire précisément. Elle peut toucher tout le monde. Deda, c’est le choc des générations. Mon grand-père, c’est grâce à lui que je suis française. Il est serbe, il est arrivé en France, il aurait pu aller n’importe où ailleurs. Parfois, entre les générations, les relations peuvent être compliquées. On ne se comprend pas toujours, alors qu’on s’aime vraiment. Comment tu interprètes ce que l’autre te renvoie ? ». En l’écoutant, ce titre est peut-être l’un de ceux qui nous a le plus touchés… La voix si précieuse de Barbara cisèle chacun des mots, leur donnant leur plus belle envergure. Dans Saint-Raphaël, elle y raconte des souvenirs d’enfant aux parfums provençaux.

Aujourd’hui sort Pas Grandir, le premier single issu de cet album. Barbara nous raconte l’histoire de ce titre : « Un jour, je suis allée à la Poste. Je déteste remplir des formulaires… Je n’arrivais pas à faire ma lettre recommandée, et je me suis dit « Je n’ai pas envie de grandir, je n’y comprends rien… ». Et c’est comme ça que l’idée de Pas Grandir m’est venue. J’ai eu le refrain directement. Tout le développement du thème m’est venu du tac au tac. Il n’y avait que le deuxième couplet que j’aimais moins, et Sébastien Rousselet, de Babel, est venu en studio, pour qu’on la travaille ensemble ».

Si Pas Grandir a été choisi pour être le premier single, nul hasard. « De toutes, c’est celle qui fait la meilleure synthèse de qui je suis. Je me suis toujours projetée dans tous les domaines de ma vie. J’ai toujours vu en très grand, en beaucoup plus grand que moi. Ce texte là signifie que j’ai toujours voulu faire les choses, mais qu’au final, quand tu les fais réellement, quand tu franchis le cap, quand tu as rêvé d’être grand, et que tu le deviens, la vie n’est pas comme tu l’imaginais. Tu as des combats à mener, des murs à franchir, tu rencontres des moments de joie profonde ».

A travers ce texte, Barbara met en lumière la jeune femme qu’elle est, joyeuse, vivante, parfois effrontée… « C’est vraiment quelque chose d’intérieur, je n’ai pas envie d’être une adulte cynique, avec des a priori sur les gens, sur les choses, et je ne veux pas non plus être une fille naïve. Je veux avoir des rêves, de la créativité, de la pétillance ».

©Yann Orhan

©Yann Orhan

« J’ai appris à écrire comme il compose… »

Dans cet album, Barbara a posé sa plume sur chacun des textes, parfois secondée par Sébastien Rousselet ou encore Pierre Grillet. Depuis longtemps, l’artiste est une amoureuse des mots. Elle nous confie avoir noirci des journaux intimes depuis son enfance. « J’ai toujours bien écrit, je suis une fille de lettres. J’adore lire, même si aujourd’hui, je n’en ai pas toujours le temps. Ma prof de français, en seconde, m’a ouvert un monde… Je suis tombée folle amoureuse du français, des poèmes, de la manière dont les mots sont écrits. J’aime vraiment lire des textes de chansons, des poèmes. C’est intéressant, on sent tout de suite si ça sonne ».

A dix-huit ans, Barbara commence par écrire des poèmes, qui peu à peu, se transforment en chanson, en travaillant avec Jules. « C’est lui qui m’a appris à écrire des chansons. Il ne m’a pas appris les mots, mais la structure. Lui, il savait comment, musicalement, une chanson doit être construite. J’ai pu écrire pour qu’il puisse composer derrière. J’ai appris à écrire comme il compose ».

« Parfois, j’ai l’impression que je n’ai pas besoin de dire les choses. Il sait… »

Rapidement, Barbara a ressenti le besoin et l’envie d’interpréter ses propres textes, d’une manière catégorique qu’elle nuance aujourd’hui. « J’avais le sentiment d’avoir des choses à dire. Je voulais écrire mes chansons. En me présentant une foule d’auteurs, Universal m’a appris que les autres avaient beaucoup à m’apprendre. J’ai rencontré beaucoup de gens avec qui je n’avais pas vraiment envie de travailler, mais aussi beaucoup d’autres avec qui je collaborerais de nouveau, les yeux fermés, dont Sébastien Rousselet. Pour moi, c’est un génie. Il met les mots exacts sur mes émotions, là où je n’y arrive pas forcément. Sébastien est presque urbain, un peu cash dans les mots, là où moi, je suis beaucoup plus poétique. Le mélange de nous deux donne un juste milieu qui me fait rêver. L’important, c’est vraiment de travailler avec des gens qui te comprennent, qui ont sondé qui tu es, ce que tu voulais. Avec Sébastien, parfois, j’ai l’impression que je n’ai pas besoin de dire les choses. Il sait ».

Du haut de ses vingt-trois printemps, Barbara surprend par sa lucidité et son étonnante maturité, dans un milieu artistique parfois brutal. « La leçon que j’ai tiré de cette année et demie où l’on ne me faisait pas confiance, c’est que dans la masse de gens que l’on m’a présenté, j’ai rencontré des gens exceptionnels. Ca m’a aussi permis de me libérer de mes névroses, qui me dictaient de tout faire, de tout contrôler. Quand tu penses que tu es capable de tout écrire, que tu es si déterminée que tu veux tout faire, tu te rends compte que tu fais les choses moins bien sans les bonnes personnes… ».

Si Barbara écrit depuis longtemps, ceux de l’album sont plutôt récents. La majeure partie a été écrite entre le début des représentations d’Un Eté 44 au Comedia et l’enregistrement de l’album, « les mois les plus intenses de ma vie ». Accompagnés de l’excellente composition et de la finesse des arrangements de Jules Jaconelli, ces textes donnent naissance à un album fidèle à Barbara, à son monde, ses envies, à son essence profonde.

©Franck Obadia

©Franck Obadia

« Cet album, je l’ai développé comme je le souhaitais… »

Dans un monde où la pop est souvent formatée, parfois bien trop lisse, Barbara défend un univers à son image, avec beaucoup de caractère, dans un subtil mélange de poésie, de féminité et de douce mélancolie.

On savoure déjà le jour où vos oreilles découvriront le texte mutin de Je Sers et ses sons chaloupés, la sublime émotion de Deda, s’ouvrant sur le son d’une simple guitare, où la voix de Barbara enveloppe de velours chacun des mots racontés… Avant tout, nous attendions, plein d’impatience, le moment où Pas Grandir se révèlerait, venant titiller l’âme d’enfant de chacun d’entre nous, à la recherche d’une insouciance parfois laissée au bord du chemin…

En parallèle d’Un Eté 44, Barbara Pravi déploie ses ailes, pour offrir, avec toute la générosité qui la caractérise, le fruit de plusieurs années de travail, de collaboration avec Jules Jaconelli. Quel doux sentiment, en plongeant dans son univers, de sentir profondément que son album lui correspond pleinement, sans faux-semblants, sans détours. Simplement elle. Elle, et les belles âmes qui ont choisi de l’accompagner, pour défendre son art autant qu’il le mérite. Comme nous l’a si bien confié Barbara, cet album, elle l’a développé comme elle le souhaitait. Pas un son, pas un arrangement, pas un mot ne sera à regretter… Alors nous, on conclue simplement en disant « Chapeau bas ».

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !