Musique Rencontres

A la rencontre de Barbara Pravi – Un été 44

13690790_486955028165051_5881184227349157192_n

En vue de poursuivre notre découverte des artistes du spectacle musical Un été 44, nous sommes allés à la rencontre de Barbara Pravi. Sur scène, l’artiste interprète le rôle de Solange Duhamel, jeune couturière normande, pleine de fougue et de convictions, qui va vivre la Libération, de Caen jusqu’à Paris.

Cela fait désormais quelques années que le projet d’Un été 44 a croisé son parcours d’artiste. Eric Benzi est un ami de sa famille. Un jour, il lui parle de ce projet, devant originellement faire l’objet de seulement quelques représentations, à l’occasion du 70e anniversaire du Débarquement. Elle connait bien l’artiste : à sept ans, elle chantait déjà devant lui, quand, fan de Céline Dion, elle rétorquait à ses parents qu’elle allait arrêter l’école pour devenir chanteuse. Et à l’époque, Eric Benzi ne veut pas faire d’elle une « enfant star ». Son retour dissuade la future artiste de se lancer à corps perdu dans la chanson… Pour un temps.

Finalement, Eric Benzi revient vers elle. Elle fait des essais pour ce projet, et il lui affirme : « Si le projet se fait, je te prends ». « C’était il y a trois ans, j’étais la première à enregistrer la toute première maquette du spectacle, Seulement connu de Dieu. J’avais des nouvelles tous les six mois, pour me dire que cela avançait plus ou moins, avec des partenariats, le Mémorial de Caen… Un jour, on a tous reçu un mail, nous disant qu’un grand monsieur rachetait le spectacle, Valéry Zeitoun, qu’il voulait en faire une comédie musicale qui se jouerait au Comedia à Paris, pendant quatre mois à la rentrée ». L’attente fût longue, et quand nous questionnons Barbara sur les raisons qui l’ont poussées à rester attachée à ce projet, elle nous raconte : « Chanter une chanson d’Aznavour, c’est la seule chose qui m’a motivée à rester, ou en tout cas à attendre. C’est le genre de titre que tu peux chanter n’importe où, à n’importe quel endroit, ça restera toujours une chanson sublime ». Elle patiente, donc, jusqu’à ce que le projet s’emballe, prenne de l’envergure.

« Ça aurait clairement pu être nous, en 1944 ! »

Fin juin, toute la troupe s’est rendue en Normandie, pour plusieurs showcases. A cette époque, le livret écrit par Anthony Souchet et Valéry Zeitoun, avec les dialogues de Nérac, n’existe pas encore. Les artistes ne connaissent que très peu de choses sur leurs personnages respectifs. Tout est encore flou, jusqu’à la rentrée 2016. « Ils nous ont donné le livret, le 1er septembre, on avait jusqu’au 10, pour l’apprendre par cœur. Le livret a un peu été écrit sur mesure. Ça aurait clairement pu être nous, en 1944. Il y a des traits de personnalités très évidents dans les personnages ».

Puisqu’aucun n’est comédien, il a fallu beaucoup travailler. A la rentrée, Anthony Souchet les réunit, et leur fait bâtir leurs personnages. Barbara nous raconte un souvenir, tiré de l’une de ces journées de travail : « Dans le spectacle, je reçois la lettre de Jean, mon frère. Un jour, Anthony nous a tous demandé d’écrire une lettre. Alice [Raucoules, interprète d’Yvonne] a du écrire une lettre pour Willy, joué par Tomislav [Matosin], qui est parti à Paris, pour lui dire qu’elle l’aimait et qu’elle l’attendait. Moi, il m’a dit ‘Barbara, tu viens de recevoir la lettre de Jean, qu’est-ce que tu réponds à ton frère ?’. J’ai écrit deux pages, en vingt minutes. J’adore écrire, c’est mon truc. Je me suis mise à pleurer, quand j’ai du la lire, tellement on était dans ce processus incroyable. Il posait des questions à Tomislav, et lui, répondait, en inventant des choses : le nom de ses parents, le nombre de chèvres qu’il avait dans Oklahoma, et c’était tellement naturel ! Il fallait être le personnage…Et puis le metteur en scène est fantastique, c’est quelqu’un qui a une vraie sensibilité. Sans lui, jamais on n’aurait pu faire le quart de ce que l’on fait sur scène ! Il nous a appris à être naturels, dans un rôle… »

« Tu dois t’oublier… »

Dans le spectacle, le talent brut de Barbara se révèle, au coup par coup, en douceur, depuis Ma Chambre, introduction du spectacle, en passant par Lily sans sommeil, où la musicalité de sa voix sublime les mots de Nérac. « Lily sans sommeil, j’avais du mal à la visualiser dans un spectacle. Je trouve qu’ils l’ont inséré tellement parfaitement que j’adore cette chanson, ce qu’elle dégage. Le monologue que je fais avant, à chaque fois, j’ai hâte qu’il arrive. Solange est perdue : Yvonne est son seul moyen de se retenir aux choses, celle qui reste droite, cadrée, et Solange se rend compte qu’elle est en train de craquer, alors elle devient complètement folle. C’est une espèce de burn-out vraiment intéressant à jouer ». Plusieurs fois, les trois artistes se sont retrouvées en larmes, sur le plateau. Alice se mettait à pleurer, et alors Sarah-Lane Roberts la prenait dans ses bras. « Je me retournais vers elles, en leur disant ‘Vous savez, les filles, parfois, je pense à avant…’, je voyais leurs yeux gonflés, et alors, moi aussi, je me mettais à pleurer… ». Alors, Barbara nous confie : « Tu dois t’oublier, et c’est ça qui est dingue. Tu dois oublier qui tu es, il n’y a plus rien, ni en face, ni autour. Tu dois t’oublier… ».

« J’espère vraiment que j’aurais eu le cran d’être Solange, si j’étais née à cette époque ! »

Dans ces yeux, brille ce feu étrange qui nous raconte que sa Solange, elle la défend corps et âme, chaque soir sur scène. Et on la croit, parce qu’on l’a vu, sur le plateau du Comedia, dans ses combats féministes, débordante de convictions, un peu effrontée. De tous, Barbara est peut-être celle qui livre la prestation théâtrale la plus juste, à en faire de Solange, à nos yeux, le personnage le plus aboutie et le plus solide. « Je crois que je partage beaucoup, beaucoup de choses avec Solange, presque tout, en fait. C’est une fille très audacieuse, et je crois que j’essaye de l’être dans la vie. Ça n’a jamais été un rôle de composition. J’ai toujours eu des minis combats à mener, qui étaient soit personnels, soit pour défendre les autres. S’interroger sur pourquoi les femmes n’ont pas le droit de vote, je pourrais le faire sans aucun problème. Je ne me considère pas comme féministe, mais je pense que les femmes ont un vrai rôle, et que parfois, elles n’en ont pas conscience. J’espère vraiment que j’aurais eu le cran d’être Solange, si j’étais née à cette époque ! ».

C’est à la fin du spectacle que le talent de Barbara prend toute sa plus belle envergure, sur  Seulement connu de Dieu, pièce maîtresse de cette création, véritable coup de grâce émotionnel. Dans la salle, on en sort tremblant, le corps un peu tétanisé, collé au fond de nos sièges, submergés par l’émotion dégagée de l’interprétation que Barbara fait du texte d’Aznavour. « Le titre parle de nous-mêmes, de gens que tu n’as jamais connu, et que tu ne connaîtras jamais. Quand je chante cette chanson, je me revois au cimetière de Colleville, et j’imagine ces tombes, je me fais des projections dans ma tête, pour véhiculer quelque chose. Mais finalement, tu es surtout concentré sur les mots, la manière de les prononcer, de les rendre audibles à tout le monde. C’est le plus important, pour cette chanson, il faut que chaque mot se fasse entendre ». Barbara nous raconte que le 13 novembre dernier, elle a dédié ce titre aux victimes des attentats. Elle peine à trouver les mots, pour nous le raconter. « Je n’arrive même pas à le décrire, c’était assez fort, assez fou… Je voulais le faire ».

« Il y a un vrai souci de vérité, de sincérité et de mémoire… »

Pour Barbara, « C’était la meilleure idée du monde de commencer en Normandie ». Elle nous raconte sa venue au Cimetière de Colleville : « On est arrivé là-bas à six heures du matin, le soleil se levait sur les tombes. C’était d’une charge émotionnelle incroyable… ». Tous se sont également rendus au Mémorial de Caen, où ils ont donné un showcase : « Nicolas a joué sur le vrai piano, le Steinway… », l’un des pianos qui a inspiré l’excellente chanson 2436 pianos. A l’instar de son acolyte, Tomislav, interviewé fin novembre, Barbara nous raconte l’importance des rencontres faites en terre normande : « Rencontrer les gens, à la fin des spectacles, c’était très fort. Il y avait beaucoup de personnes âgées, qui avaient vécu cette histoire là. Nous, on est simplement les passeurs d’une histoire qui n’est pas vraiment la nôtre, on n’est pas normand, ce ne sont pas nos grands-parents… C’est pour ça que c’était extrêmement important de commencer par là-bas, et j’ai terriblement hâte d’y retourner ! C’était important, parce que si ça ne plait pas à ces gens là, en Normandie, alors ce spectacle ne sert à rien à Paris. Ou plutôt, si, pour un divertissement, mais je pense qu’on vise un peu plus que ça… Il y a un vrai souci de vérité, de sincérité et de mémoire…». Et de mémoire, il en est plus que question, dans Ne m’oublie pas, le titre écrit par Jean-Jacques Goldman, en final du spectacle : « Cette chanson est presque évidente, tellement elle est facile, mais en même temps, elle est extrêmement intelligente, tellement elle est juste. Il n’y a pas besoin de plus de mots : on ne serait pas là, sans tout ce qui s’est passé lors de cet été 44 ».

Des mois de travail, en collectif, ont amené à la justesse du spectacle. « C’est aussi apprendre à accepter les artistes qui sont avec toi. On est tous très différents, entre Tomislav, qui est le plus mature, celui qui a vécu le plus de choses, avec un parcours très particulier puisqu’il a choisi l’indépendance, Alice, qui a fait la Star Académy, puis s’est dirigée vers la comédie, Nicolas, qui a dix sept ans, qui passe son bac… C’est une équipe improbable, il a fallu s’apprivoiser ». Au début, aucun ne se connaissait. Barbara avait simplement croisé Tomislav, à l’Atelier de Cédric, son éditeur. « J’avais essayé de faire ces ateliers, et je l’avais rencontré là-bas. On s’était à peine parler, je l’avais trouvé un peu froid. C’était un peu le grand gourou de l’Atelier, le plus âgé, celui qui avait le plus d’expérience. C’était marrant, aujourd’hui, on en rigole ! ». A présent, la troupe est véritablement soudée. Barbara aime le côté rassurant de pouvoir vivre cette aventure avec ses compagnons de scène. « La scène du Comedia, toute seule ? Sûrement pas tout de suite ! Mais avec eux, évidemment, oui ! ». C’est quand Jessica Legendre a du doubler Alice, au pied levé, après seulement deux répétitions, qu’ils ont senti qu’ils étaient «  vraiment, vraiment soudés, parce qu’on était tous là pour veiller sur Jessica… ».

 img_8982

« J’ai pris conscience que je pouvais véhiculer de l’émotion… »

Musicalement, Barbara nous confie que son univers musical est un peu éloigné de ce qu’elle interprète dans son projet personnel. Néanmoins, elle tire profit de l’incroyable expérience de scène que lui offre ce projet : « Maintenant, je me rends compte qu’il y a une vraie valeur dans les mots, dans la manière de les dire. Cela a même ouvert des choses en moi que je ne connaissais pas… Mon projet a pris une ampleur complètement différente, parce que ça me donne une vraie idée de ce que cela pourra donner en live. J’ai pris conscience que je pouvais véhiculer de l’émotion… ». A écouter Barbara parler de son projet musical personnel, son étrange lien avec Solange apparaît encore plus nettement. Loin de se laisser marcher sur les pieds, Barbara sait ce qu’elle veut, la direction qui lui permettra de mettre en lumière les textes et mélodies qui lui parlent. Et à celui qui lui dirait le contraire, Barbara se tient là, avec toute son audace, son ardeur et sa profonde générosité, avec la pleine conscience de ce que le mot « artiste » a de plus beau…

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !