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A la rencontre d’Alice Raucoules – Un Été 44

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C’est dans un salon de thé cosy que nous avons retrouvé Alice Raucoules, l’interprète d’Yvonne Gauthier dans le spectacle Un Eté 44. Pendant une heure, elle nous a raconté son arrivée dans ce projet, les répétitions, la manière dont elle a construit son personnage…

« Ce n’était pas le style de comédie musicale que l’on pouvait imaginer ! »

Pour Alice, et contrairement aux autres artistes, tout commence par une audition. « Je suis la seule qui est arrivée par casting. Je suis arrivée la dernière, au mois d’avril. Laurent Manganas, qui a un label indépendant, m’a repéré sur internet, suite à une chanson que j’avais posté, qui s’appelle En plein cœur de Paris. Je ne l’ai jamais vu, mais il m’a parlé de cette audition et m’a mis en contact avec les personnes de la production ».

A ce moment, les autres interprètes ont déjà été choisis. L’audition a pout but de trouver la dernière interprète du spectacle.  « On avait trois chansons à présenter, On a pris la route, Seulement connu de Dieu et Bonne idée ce D-Day. En y allant, je me suis rendue compte que toutes les filles présentes connaissaient quelqu’un lié au projet, soit le producteur, soit un des auteurs compositeurs. Je me suis dit que ça allait être compliqué… ».

Finalement, la magie opère. Le lendemain matin, Valéry Zeitoun, le producteur, la rappelle et lui confirme que sa prestation leur ont beaucoup plu. S’ensuit des essais, en studio, chez Eric Benzi, le directeur musical : « Trois jours après, je faisais la première photo avec le groupe, pour l’affiche. J’ai débarqué parmi eux alors que tout le monde se connaissait depuis un petit moment, mais j’ai été très bien accueillie ! ».

Alice le reconnait, le milieu des comédies musicales n’était pas nécessairement son domaine de prédilection. « A la base, je ne suis pas très comédie musicale. Ça ne m’attirait pas vraiment, je trouve qu’on y laisse rarement la place à l’émotion et à la sensibilité. Alors, je ne m’en sentais pas très proche de ce milieu. Au final, quand je suis allée chez Eric Benzi, il m’a fait écouter toutes les chansons du spectacle, et il y en avait de très belles ! Ce n’était pas vraiment dans le style comédie musicale que l’on pourrait imaginer… ».

« Chaque chanson est faite pour nous »

Contrairement aux artistes du spectacle, Alice n’a pas eu à s’essayer sur la totalité des titres du spectacle. Si, pour les autres, les rôles et les attributions des chansons n’étaient pas encore clairement définis, quand Alice est arrivée, le personnage d’Yvonne et les titres qu’elle incarnerait étaient déjà bien dessinés. « Quand je suis arrivée, je n’ai pas essayé d’autres titres, on m’a confié ceux que j’interprète dans le spectacle. Ils m’ont sélectionné pour ceux-là. Je correspondais à ce type de chansons, avec beaucoup de sensibilité. Quand j’ai écouté l’ensemble des titres chez Eric Benzi, je n’ai pas regretté de ne pas chanter telle ou telle chanson. Je trouvais que chacun avait les chansons qu’il fallait… On a vraiment l’impression que chaque chanson est faite pour nous ». Plus encore, après les avoir tous rencontré, on pourrait parfois croire que les interprètes en sont les auteurs, tant ils semblent en symbiose avec les titres qu’ils défendent…

Intégrer ce projet a permis à Alice de redécouvrir son histoire familiale. « J’ai une partie de famille, le cousin de ma grand-mère, ainsi que sa grand-mère, qui vivaient en Normandie à cette époque, et qui ont vraiment vécu cette histoire. Quand j’ai parlé de ce projet à mes grands-parents, ma grand-mère m’a donné plein d’anecdotes que je ne connaissais même pas ». Alice lui raconte alors qu’elle interprète dans le spectacle une chanson intitulée On a pris la route, sur le thème de l’exode. Elle découvre alors que le cousin de sa grand-mère l’a vraiment vécu, laissant tout derrière lui pour fuir… « Mais tout ça, je ne l’ai su que lorsque je leur ai parlé du projet ! ».

Avec un demi-sourire, Alice nous raconte cette anecdote, que sa grand-mère lui a transmise : « Le cousin vivait avec sa mère et sa grand-mère. Deux allemands bien alcoolisés ont frappé à leur porte. Ils avaient peur, mais ils ont ouvert. Les allemands voulaient encore du vin, ils se sont installés, puis se sont endormis sur la table. Ils avaient apporté deux valises, qu’elles ont ouvertes. Elles ont trouvé des tissus, des rideaux qu’ils avaient volés dans des châteaux… Elles ont pris les rideaux, et ont appelé la police, qui est reparti avec les deux allemands. Et elles ont installé ces rideaux dans leur petite maison modeste…des rideaux de châtelains ! Et à tous ceux qui leur demandaient d’où venaient les rideaux, elles disaient qu’ils appartenaient à la famille depuis longtemps ! ».

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« Ils ont vu qu’il n’y avait pas de faux-semblants »

En juin dernier, Alice et ses acolytes sont venus en Normandie pour y faire une tournée de showcase. « C’était la meilleure idée du projet d’aller en Normandie, avant même que tout commence. Pour moi, ça a été le vrai démarrage de cette aventure ». Valéry Zeitoun les emmène tous dans un petit village de Normandie, coincés entre deux fermes, sans réseau, en autarcie. « C’est vraiment là que tu peux créer des liens, rencontrer les gens. On se levait, on regardait des DVD sur la Seconde Guerre Mondiale, puis après, on allait aux musées, aux cimetières. On n’a vécu que pour ça, pendant deux semaines… ». A Caen, à Bayeux, à Argentan, à Sainte-Mère-Eglise, la troupe fait ses premières scènes. « Il y avait un vrai stress. Si les Normands n’avaient pas été touchés par ce projet, ou s’ils n’avaient pas ressenti son authenticité et sa sincérité, ça signifiait que l’on s’était trompé… Beaucoup sont venus nous voir, à la fin, en nous racontant chacun son histoire. Ensuite, on en parlait entre nous, sur la route. C’était vraiment touchant… Ils ont vu que c’était fait avec le cœur, qu’il n’y avait pas de faux-semblants ».

Quand on demande à Alice en quoi Yvonne lui ressemble, ou en quoi elle ressemble à Yvonne, elle sourit : « Je crois que j’ai vraiment beaucoup de points communs avec Yvonne… ». C’est d’abord sur la manière de s’exprimer que les deux jeunes femmes se rejoignent. « Je la vois vraiment comme quelqu’un qui a du mal à parler. Elle écrit beaucoup, comme moi. Parfois les mots me manquent. Plus jeune, j’avais un journal dans lequel j’écrivais tout ce que je pensais, que je ressentais. Je préférais l’écrire, plutôt que de le dire. Yvonne fait pareil, elle n’a pas toujours les mots ».

Les points communs avec Yvonne vont plus loin : « Elle a aussi un côté posé, maternel. Je suis née un peu comme ça, j’aime beaucoup m’occuper des gens, des enfants, des animaux… ». Alice reconnait être très attachée à sa famille et à ses amis, pour lesquels elle serait prête à tout. « Je pense vraiment qu’à sa place, j’aurais pu agir de la même manière ».

« Tout me paraissait trop grand, presque agressif… »

En interview, Alice ne perd rien de sa sincérité, et n’hésite pas à confier les difficultés qu’elle a rencontrées lors des répétitions. « J’avais du mal à cerner le personnage, ce qui est paradoxal, vu les points communs que nous partageons ». Yvonne Gauthier a perdu ses parents pendant la guerre. Si elle comprenait très bien la douleur de son personnage, Alice reconnait que « le fait de devoir l’incarner me plongeait dans une vraie tristesse ». Après trois jours de répétitions, Alice commençait à pleurer… « J’avais du mal à comprendre pourquoi elle ne parlait pas, pourquoi elle gardait tout pour elle… Les répétitions m’ont vraiment bouleversé. J’avais l’impression que pour les autres, c’était beaucoup plus simple ».

Un vrai déclic s’est produit lorsqu’Anthony Souchet, le metteur en scène, a filmé les répétitions, afin de leur montrer les vidéos. « Quand je me suis vue, j’ai pris une vraie claque. Tout à coup, j’ai vu ce que je renvoyais, et ce n’était pas l’idée que je me faisais d’Yvonne. J’incarnais un personnage vouté, qui n’était jamais droite, qui parlait tout bas… J’ai pu comprendre des choses, pour la transformer, avec ce que Valéry Zeitoun et Anthony Souchet avaient écrit, et avec l’image que j’avais d’elle ».

Puis la troupe a posé ses valises au Comedia. « On avait tous peur de perdre nos repères, parce qu’on s’était accommodé à nos faux décors, à Maisons Alfort. En arrivant sur la scène, tout me paraissait trop grand, presque agressif. Les projecteurs, en pleine tête…Je m’en souviens encore. Je suis un peu sauvage, je me sentais parachutée dans quelque chose de tout nouveau. Tout me paraissait étranger… ».

Le lendemain, Alice avait pris ses marques, trouvait ses repères. « La cave dans laquelle nos personnages se réfugient est devenue familière. Yvonne n’a pas beaucoup d’objets, elle n’est pas très matérialiste. Il y a juste son journal… Anthony Souchet m’a dit que je pouvais en faire ce que je voulais. Alors je l’ai ramené chez moi, j’y ai mis des photos, des fleurs séchées. J’ai commencé à réécrire toute l’histoire, comme si je l’écrivais moi-même. Je me suis inventée une histoire, en mettant de fausses photos de Petit René enfant, puis de mes copines Rochambelles… Dès que je l’ouvre dans le spectacle, j’y retrouve ces photos, ces dessins du Débarquement… Je me suis construite toute une histoire dans ce journal intime, et d’ailleurs, personne n’a le droit de le lire ! ».

« Aujourd’hui, je ressens vraiment le besoin de chanter mes propres textes »

Dans son parcours, Alice a navigué entre la musique et la comédie. Quand on lui demande si elle se sent plus comédienne que chanteuse, elle est catégorique : « Les deux ! Je n’envisage pas d’abandonner l’un ou l’autre, j’ai toujours allié les deux. J’adore la comédie autant que la chanson. J’ai vraiment envie de continuer à faire les deux, pas forcément dans un même projet comme ici, dans Un Eté 44, mais au moins les conjuguer… »

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Musicalement, Un Eté 44 a été bénéfique pour Alice. « Avant, je travaillais avec des auteurs compositeurs. Depuis peu, je m’autorise à écrire. J’ai une petite dizaine de textes qui sont déjà prêts. Aujourd’hui, je ressens vraiment le besoin de chanter mes propres textes. Avant, j’avais vraiment peur d’écrire, je ne me sentais pas à la hauteur. C’est par ce projet que j’ai commencé à écrire, donc je crois qu’il a débloqué quelque chose en moi… »

Ces dernières années, la vie professionnelle d’Alice était davantage tournée vers la comédie que vers la musique. « Je crois que ça m’a aussi redonné envie de faire de la musique, d’écrire, d’être sur scène, tous les soirs ». Musicalement, Alice partage pleinement l’univers d’Un Eté 44, amoureuse de chanson française, d’Yves Duteil à Alain Chamfort. Et avec un sourire d’enfant, Alice le reconnait : « Arriver dans ce projet, avoir mon nom associé à ceux de tous ces auteurs aux carrières différentes, c’est assez fou pour moi. Les avoir tous regrouper autour de ce projet, c’est incroyable, et c’est une vraie chance ! ».

Et quand on lui parle des évolutions du spectacle, Alice souligne que leurs interprétations se sont affinées. « On est rentré dans une schizophrénie totale », nous dit-elle en rigolant. Puis, pensive, avec un soupçon de mélancolie, elle ajoute : « En fait, je crois qu’on les aime vraiment beaucoup, nos personnages… ». Et au plateau, on vous le garantit, Alice ne vous laisse aucun doute sur la question…

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !