Divers Rencontres

[Médiévales] Rencontre avec Les Dragons du Cormyr

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Durant cette 31e édition des Médiévales de Bayeux, nous avons découvert les Dragons du Cormyr, compagnie de spectacle vivant, entremêlant chant, danse, cirque et musique médiévale. A cette occasion, nous avons rencontré Céline Mistral, l’une des artistes de la compagnie…

« On s’est alors rendu compte qu’on pouvait en faire notre métier ! »

Céline a tout juste dix-huit ans quand elle fonde Les Dragons du Cormyr, sans savoir que celle-ci deviendra plus tard une compagnie professionnelle de spectacle. « A la base, c’était purement amateur et passionné. C’est devenu professionnel par le hasard de la vie ». Elle le reconnaît aujourd’hui, « Intermittent du spectacle, je ne savais même pas ce que ça signifiait ! ».

« C’était une équipe mixte à tous les niveaux. Certains faisaient de l’escrime médiévale, d’autres de la cuisine, de la jonglerie, de la musique. On explorait tout ce qui avait trait à la reconstitution, sans être des férus pour autant ». Avec le solide petit groupe constitué, Les Dragons du Cormyr montent leurs premiers spectacles et commencent à les jouer devant un public réceptif. L’évolution de l’association se précise alors autour du spectacle. « Dans le groupe, il y avait une personne qui avait déjà travaillé dans le spectacle, qui avait déjà eu des cachets d’artistes ». Celle-ci les lance sur cette voie. « On s’est alors rendu compte qu’on pouvait en faire notre métier ! »

Chez Les Dragons du Cormyr, la pluridisciplinarité est un maître mot. Elles s’affranchissent des cases préétablies pour offrir des propositions artistiques conjuguant musique, cirque, théâtre et danse. « On avait envie de laisser ouverte la porte d’entrée à tous les gens qui pouvaient s’intéresser à ce thème. On voulait que ce soit en libre accès. On était jeune, et on avait envie de tout essayer ».

Rapidement, elles réalisent qu’au-delà d’une simple envie de leur part, cette pluridisciplinarité constitue également un véritable atout dans le milieu professionnel dans lequel elles évoluent. « On s’est rendu compte que dans la réalité du spectacle, c’est mieux d’avoir une réelle diversité dans ce que l’on propose, aussi bien musicale que visuelle ».

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« Se décloisonner, ne pas rester chacun dans sa discipline »

Le choix de la pluridisciplinarité aurait pu s’arrêter là. Toutefois, chez les « Dragonnes », le concept s’étire plus loin encore. La chanteuse devient danseuse, l’acrobate se joint aux chœurs. Tout s’entremêle de bout en bout, au service des spectacles qu’elles défendent.

Lorsqu’elles sont en résidence, chacune fait circuler de quoi nourrir l’autre. « Chacune propose des ateliers pour les autres, en chant, en danse, pour que l’on puisse les partager. On en a toute envie, cela permet plus d’échanges et aussi de nous décloisonner, de ne pas rester chacun dans sa discipline, et ainsi créer des moments de chœur ».

Outre la satisfaction de pouvoir présenter un spectacle complet, à la richesse évidente, Céline souligne à nouveau que dans ce milieu, cela tient parfois aussi de la nécessité. « On est dans un milieu où on a de moins en moins de budget. C’est un atout d’être polyvalente et multifonction. C’est bien qu’une chanteuse puisse aussi faire des instruments à vents, qu’une sonneuse de cornemuse se mette à jouer des instruments à cordes, qu’une acrobate puisse jongler… ». Et là où tant d’autres se brûlent les ailes, en se voulant interchangeable au plateau, ici, les Dragons du Cormyr créent d’étranges vases communicants, étonnamment naturels.

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« Faire que chacun puisse exprimer son art… »

Les évolutions de la compagnie ont permis de dessiner les contours de l’équipe actuelle, en passant d’une activité amateur à professionnelle. « Le milieu des fêtes médiévales, c’est un milieu très amateur, avec des professionnels et aussi beaucoup de bénévoles. Les attentes et les capacités ne sont pas toujours les mêmes ». Quand l’activité devient professionnelle, le schéma évolue, et ne coïncide plus avec celui d’une association qui participerait à ce type de manifestation une fois par an… « Il y a des groupes qui font ça toute l’année, sur plusieurs mois, et qui ont une exigence corporelle dans ce qu’elles apportent. Là, il n’est plus question de faire dix spectacles dans la journée, en dormant très peu. Quand on est devenu professionnel, on a petit à petit resserré nos exigences en termes d’accueil, de capacité de jeu ».

Céline le souligne, « il a fallu du temps pour savoir ce que l’on pouvait proposer, ce que l’on pouvait accepter, afin que chacun puisse faire son travail dans de bonnes conditions et s’épanouir ! ».

Et dans une compagnie où se retrouvent six artistes au plateau, chacune doit pouvoir trouver sa place, défendre ses propositions, sa discipline. « Dans un groupe où elles coexistent, ce n’est pas évident que chacun s’épanouisse dans sa discipline, parce qu’il est le seul représentant de son art. Il faut arriver à partager le temps, dans le spectacle, pour que chacun puisse exprimer son art. C’est une sacrée alchimie…! ».

Au plateau, tout semble pourtant si facile, chez ces « Dragonnes ». Leur complicité est évidente, et nourrit leur constante interaction. Dans Le Cabaret des Filles en Joie, le spectacle joué à Bayeux sur la place de l’Hôtel de Ville, nul ne peut prétendre savoir ce qui est écrit de ce qui s’improvise au fil du spectacle. Les chutes, les jeux de mots, les regards se conjuguent au présent, sur l’instant, rendant le spectacle plus savoureux encore.

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 « Ce n’est pas du tout acquis… »

Dans ce spectacle, les Dragons du Cormyr abordent le thème de la condition des femmes au Moyen-âge. « On s’est intéressé au travail des femmes troubadours, les Trobairitz. Dans ce spectacle, on y trouve leurs chants ». Le Cabaret des Filles en Joie raconte l’histoire de six sœurs, filles de prostituées, s’interrogeant sur leurs conditions. « On a fait un brainstorming à plusieurs, pour créer la base de ce spectacle. A cette époque, en Occitanie, les femmes avaient l’occasion d’apprendre, d’être formées aux mêmes métiers que les hommes. Elles avaient une place élevée dans la société, que l’on n’a pas eu ni avant, ni après. Alors ici, elles apprennent un métier, font un spectacle ». S’il parle de la place des femmes, ce Cabaret traite aussi en filigrane de la relation à la famille, des racines auxquelles on est attaché, la manière de s’émanciper des bagages familiaux…

Pour Céline, traiter de la condition et de la place des femmes demeure plus que d’actualité. « Ce n’est pas du tout acquis. Les gens pensent qu’on est sorti de période noire. Simone Veil est décédée hier, on s’est tout à coup rappelé que l’IVG, c’était en 1974, il n’y a pas si longtemps. C’est d’autant plus important dans les Médiévales, où l’ambiance est à la fête, d’apporter un peu de réflexion ».

Quand on le découvre, ce spectacle prend des allures de feu d’artifice. Le dernier trait d’humour n’a pas encore tu son dernier écho, que trois autres ont déjà fusé de toute part. Quand nos regards restent fixés sur la sonneuse, en bord de plateau, on s’aperçoit une minute plus tard qu’au lointain, Victoire, la préposée à la soupe, cumule les mimiques en grignotant son céleri. Quand cette même sonneuse s’élance dans une version cornemusée de Barbie Girl, on se dit qu’on ne pourra pas rire davantage… Et pourtant, de bout en bout, les bons mots fusent, le rythme est soutenu, et on mesure combien ce spectacle, sous ses allures de farce, est intelligemment pensé, écrit et interprété !

Loin d’être seulement drôle, ce spectacle est aussi un concentré de jolis instants, où les musiciennes sont parfaitement à leur place et où les chants subliment le propos. L’ensemble se conjugue, avec quelques acrobaties, de la danse, du jonglage, et une dernière prestation de pole dance… Le tout, mené tambour battant…

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« En tant qu’artiste, on essaye de faire rire, rêver mais aussi réfléchir »

Musicalement, les Dragons du Cormyr puisent dans le répertoire médiéval. « Le répertoire de la musique médiévale est immense et magnifique. Il faut s’en servir, le mettre en valeur, en le réarrangeant pour les oreilles d’aujourd’hui ». Tout passe par un travail de recherche, qui les passionne. « On part souvent d’enregistrements qui ont déjà été fait par des ensembles de musiques anciennes. En cherchant, on trouve aussi beaucoup de choses dans les manuscrits qui ont été édités, le Manuscrit de Bayeux, le Livre Vermeil, les Cantigas…. ».

Ce répertoire, elles le subliment collectivement dans le concert, Joï, qu’elles ont donné à la Cathédrale de Bayeux, samedi soir. Traversant le public assis par terre, les six artistes sont entrées dans l’édifice, interprétant un Chant de la paix, en yiddish, arabe et rom. Moment de grâce s’il en est… Suspendant le temps, les « Dragonnes » ont uni leurs voix, dans de transcendantes polyphonies. Loin de l’atmosphère des chants religieux auxquels nous nous attendions, Joï a exprimé tout ce que son titre contient. Une joie pure, brute, des sonorités vivantes, sublimées par leur chœur. Sur leur chant suédois, la voix de Céline, pierre angulaire de ce concert, est venue habiter chaque recoin de cette Cathédrale, pourtant si vaste…

Pour Céline, les fêtes médiévales ne sont pas uniquement l’occasion d’apporter de l’animation sur les pavés d’une ville. « En tant qu’artiste, on essaye de faire rire, faire rêver, mais aussi faire réfléchir. Notre devoir d’artistes, c’est justement d’être dans ce milieu et de faire respecter nos droits d’artistes, pour y apporter de la culture, dans un milieu parfois plutôt tourné vers l’animation ». Et de conclure, « Les Fêtes médiévales, c’est aussi l’occasion de réfléchir à notre histoire, notre patrimoine, nos valeurs, et je pense que les artistes ont aussi un rôle à jouer ici… ».

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !