Découvertes Divers

[Eclat(s) de Rue] Leurre H – Cie Escale

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Dans le cadre d’Eclat(s) de Rue, la Compagnie Escale d’Hugues Hollenstein et Grit Krausse, est venue présenter Leurre H, sa dernière création. Les spectateurs ont pu assister à une répétition publique, ainsi qu’à une représentation unique, vendredi soir. A cette occasion, nous avons quatre artistes du spectacle, Mathilde Gorisse, Solen Henry, Julien Auger et Mathieu Lagaillarde.


« Un espace de liberté partagée »

A Caen, le spectacle s’est joué au Parc Claude Decaen, de quoi questionner leur rapport à la rue, et au jeu en extérieur. Julien nous explique qu’en salle, il n’y a rien pour divertir l’attention du spectateur, contrairement à la rue. Mathilde, qui travaille en rue, depuis qu’elle a commencé ce métier, est à la rechercher de cela : « Il y a plein d’imprévus. Tu peux jouer beaucoup plus avec le public, le décor, les choses qui arrivent, le bébé qui pleure, quelqu’un qui parle. Tu restes dans quelque chose de très réactif ». La rue change aussi les paramètres du jeu, comme le précise Solen. « Pour Leurre H, ce sont des grosses jauges, donc tu projettes plus ta manière de jouer, plus loin, tu dois plus dessiner ton corps, donner des informations plus claires pour que ce soit visible par le plus grand nombre ». Plus encore, pour Mathieu, « La rue est un espace de liberté partagée. En salle, le public se sent piégé. En rue, les gens se sentent complètement libres de faire ce qu’ils veulent ».

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Leurre H est un spectacle atypique. Fidèle à l’esprit de la Compagnie, il croise les disciplines, en équilibre entre le cirque et le théâtre, réfléchissant à un parallèle entre l’engagement physique et l’engagement politique. Leurre H est un spectacle engagé, volontaire et percutant, tant dans les mots que dans la forme. Ici, le circassien est aussi comédien, des mots poignants le transcendent, quand il grimpe au mât, à la corde ou au trapèze. Et c’est sûrement ce qui interpelle le plus, en premier lieu, dans cette création. Le texte est omniprésent, d’une justesse magnifique, sans superflu ni fioriture. Il est droit, direct, avec la puissance subtile d’un uppercut qui saisit le spectateur, pour peut qu’il lui accorde toute son attention. On y parle d’une Europe qui brûle, on y questionne l’engagement, les risques encourus, la difficulté à les prendre et la confiance du groupe.


« Une urgence de le faire, maintenant, tout de suite »

Julien nous explique que c’est justement l’engagement politique qui l’a attiré à cette création : « C’est quelque chose vers lequel je ne me sens pas du tout d’aller, dans les projets que je porte de mon côté. Ça m’intéressait qu’il y ait quelqu’un qui puisse accompagner tout un projet dans cette direction ». Mathieu reconnaît que cela fait aussi parti de l’originalité de la pièce : « Le cirque a peu fait cette tentative. Tout le monde ne fait pas la démarche d’en faire une pièce, mais c’est parce que c’est dans l’air du temps, qu’Hugues Hollenstein et Grit Krausse tournent ça dans leur tête depuis trois ans. Là, ils ont senti comme une urgence de le faire, maintenant, tout de suite. En plus, dans leur projet, ils savaient que ça allait tomber pendant les présidentielles, et ça les intéressait de tomber dans ce contexte là, et de reposer la question aux gens, d’une autre manière ». A écouter les mots prononcés, on trouverait presque une Nuit Debout mise en cirque, avec ses débats intérieurs et collectifs. Si peu habitué à ce cirque théâtral, engagé et politique, le public est dérouté, d’une manière qui le laisse présager que cette représentation fera date, dans son parcours de spectateur.

Les quatre circassiens rencontrés nous ont parlé de la création du spectacle. Hugues Hollenstein et Grit Krausse, fondateurs de la compagnie, sont arrivés avec un projet très écrit. S’en sont suivies quelques improvisations, pourtant difficiles en cirque, comme nous l’explique Julien : « Dès lors que tu fais quelque chose de dangereux, tu ne peux pas te permettre d’improviser. On passe plutôt par l’idée de vouloir créer quelque chose. On s’en parle, on se demande comment on va faire pour essayer cette chose et faire que ça se passe bien. Et ensuite, on se lance ». Pour Solen, ces phases de travail sont un échange : « Quelque chose est initié, sur lequel tu rebondis ou pas. Tu essayes d’aller là-dedans, de trouver des choses qui toi, te parlent, et qui pourront faire écho aux autres propositions».

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Pour les textes, la plupart sont d’Hugues Hollenstein et Grit Krausse, qui assure une grande partie de la narration. En revanche, les partitions individuelles ont toutes été écrites par leurs interprètes, ce qui explique peut-être en partie leur vibrante sincérité. Pour les parties collectives, tout s’est déroulé lors d’improvisation, où chacun envoyait des phrases. L’ensemble a ensuite été retravaillé par les deux fondateurs d’Escale. Pour Solen, « Ils ont été les cadres de cette liaison là, entre le personnel et le global. Pour l’engagement physique, en cirque, on joue sur les limites. Ca correspond à l’écriture politique du spectacle. Ça a été pareil sur les prises de paroles. Comment tu parles de toi ? Mais en parlant de toi, comment tu renvois sur ce qu’il se passe dans la société ? ».


« Les autres nourrissent ce que je suis »

Face à un tel spectacle, on s’interroge nécessairement sur le rôle de l’artiste, dans cet engagement pour lutter contre, lutter pour, prendre position. Julien a l’impression « de faire parti d’un mouvement, d’une pensée, inscrit depuis une ou plusieurs générations. J’ai l’impression de mettre des pierres à l’édifice, dans le sens où on pense qu’il faut que ça aille… ». Solen, quant à lui, a ressenti le besoin « d’arriver à lier mon engagement personnel et ma vie professionnelle. Ma place dans ce spectacle, c’était vraiment de défendre des choses dans mon quotidien, dans ma réalité, des choses dans lesquelles je crois, dans le fondement, dans la manière de construire ensemble, et qui ne semblent pas forcément évidente au départ. C’est un travail que je fais, en étant avec les autres. Les autres nourrissent ce que je suis, et je les nourris quelque part aussi ».

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Mathilde termine, en nous racontant sa vision de l’artiste : « Pour moi, si tu choisis ce métier, tu choisis d’être un média, de faire passer des idées, des images, des sensations. C’est aussi être transporteur de paroles et d’idées, et donc, à un moment donné, de se mouiller. Si tu es un artiste, et que tu prends la parole devant des gens, tu as un peu le devoir de porter une parole. C’est tellement une chance d’avoir deux cents personnes, ou même dix, qui, parce que tu es un artiste et que tu fais un spectacle, vont t’écouter jusqu’au bout, et vont t’accorder le crédit d’être sur scène, que je trouve ça dommage de ne pas en profiter pour partager des questionnements. Ce n’est pas parce que tu es artiste que tu as plus réfléchi à la société que d’autres gens. Tu n’as aucune vérité. Mais, pour moi, tu as un espace magnifique pour amener des questionnements, des échanges, des discussions ».

Tant dans le fond que dans la forme, Leurre H est un spectacle à découvrir, qui se regarde, s’écoute, et que l’on emmène avec nous, comme un écho qui se poursuit. En amateur de cirque, on notera la sublime partition au trapèze, réalisée par Mathilde et Paola, subtiles, délicates, soutenues par des mots qui, bien que murmurés, n’en perdent rien de leur puissance. La roue de la mort n’aura pas manqué de faire s’ouvrir grand les yeux du public, et la performance de Grit, à la corde et au mât, porté par Julien, de susciter l’admiration. Du cirque, avec tout ce qu’il transporte d’étonnement, de peur, de yeux ébahis, mais aussi, ici, de questionnements, d’interrogations, et face à tout cela, oui, un peu, d’espoir…

À propos de l'auteur

Laurine

Laurine

Rédactrice Musique
Laurine, 25 ans, passionnée par la rencontre des arts d'ici et d'ailleurs. Chargée de production et de diffusion au sein d'une Compagnie en Arts Mêlés, je jongle entre Paris et Caen, toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Pour Culturacaen.fr, je suis essentiellement rédactrice musique, chargée des chroniques et des live report, mais je fais également quelques explorations dans les arts de la rue !